Libellés

Les Relations des Jésuites contiennent 6 tomes et défont le mythe du bon Sauvage de Jean-Jacques Rousseau, et aussi des légendes indiennes pour réclamer des territoires, ainsi que la fameuse «spiritualité amérindienne».

jeudi, juin 17, 2010

8-11

Article III.

De la devotion des Chrestiens Hurons envers le saint Enfant Jesus.

La Reverende Mere Marie de l'Incarnation, dont nous parlerons cy-apres, fit au commencement de l'Avent, un present au premier Dogique de la petite Eglise Huronne, Louys Taondechoren, d'une tres-belle Image de cire en relief du saint Enfant Jesus, dans son berceau. Ce bon Sauvage en témoigna plus de rcconnoissance, que si on luy eust donné tous les tresors du monde. Toute la Bourgade prit part à sa joye, et regarda cette sainte Image, quoy que donnée à un particulier, comme un bien commun et comme un present envoyé du Ciel. Leur Pasteur qui ne cherche que de nouvelles occasions d'enflammer toujours davantage ce zele qu'ils ont pour tout ce qui est du Service de Dieu, prit en effet le dessein, du consentement de Louys, d'en donner la consolation à tout le monde, et de faire en sorte que toutes les cabanes eussent les unes apres les autres la jouissance de ce tresor. Comme ils sont bien instruits, ils considéraient dans cette Image, celuy qu'elle representoit; ils sçavoient bien que les honneurs qu'ils luy rendroient ne s'arresteroient pas à la figure qu'ils avoient devant les yeux, mais qu'ils passeraient jusques à la personne sacrée du Sauveur du monde, qui a bien daigné se faire enfant pour nostre amour. Ils prirent la pensée d'offrir les honneurs qu'ils rendroient à cette sainte Image, en reparation de la mauvaise reception que les Juifs firent à l'Enfant Jesus, quand il vint au monde. Le Pere qui les vit dans ces bons sentimens, les asseura que cette devotion attireroit sur eux mille benedictions du Ciel. Il leur donna une semaine entière pour se preparer à recevoir l'Image dans leurs cabanes: cette semaine se passa dans un redoublement de ferveur bien agreable au Ciel et à la Terre. Un Missionnaire est heureux quand il trouve le moyen de s'insinuer dans les cœurs; tout ce qui peut servir à l'avancement de son Eglise dans l'esprit de la Foy, et dans la pratique des solides vertus luy paroist grand. Il écrivit en des billets separez le nom des Chefs de chaque cabane; et le jour destiné à cette devotion estant venu, apres que l'on eust chanté le Veni Creator, le premier billet qui se trouva sous sa main, fut celuy où estoit marqué le nom d'une bonne veuve, qui s'estoit signalée entre les autres dans la preparation qu'elle avoit apportée pour se rendre digne d'estre la premiere hostesse du petit Jesus. Elle n'avoit pensé à autre chose qu'à ce qui luy pourroit estre agreable, elle s'estoit souvent levée avant le jour pour aller luy presenter ses vœux dans la Chapelle, et y reciter son chapelet, pour fléchir en sa faveur le cœur de sa sainte Mere. A cette nouvelle, elle pensa mourir de joye. En un moment tout fut prest, sa cabane bien nette, un petit Autel fort propre, avec son daiz, orne de tout ce qu'elle avoit pu trouver de beau pour recevoir un tel hoste. Car elle estoit bien persuadéé que ce choix estoit un coup du Ciel, et une marque d'une Providence particuliere de Nostre-Seigneur sur elle et sur toute sa famille. La sainte Image y ayant esté portée comme en Procession et posée sur l'Autel, le Pere leur fit faire

une priere pour saluer leur hoste, et luy offrir tout ce qu'ils avoient, leurs biens, leurs personnes et leur vie, et à la fin ils se mirent tous à chanter des Noëls en leur langue en l'honneur du saint Enfant Jesus, ce qu'ils continuerent tous les jours suivans à leurs petits Saluts du soir.

La ceremonie fut suivie d'un festin, que fit cette bonne femme aux plus notables de la Bourgade, mais avant que de leur presenter à manger, elle dit à foute la compagnie: C'est le petit Jesus qui vous regale, et vous sçaurez que quoy que tout soit à luy, independamment de moy, je luy fais neantmoins de ma franche volonté, un don special de tout ce qui m'appartient, de mon blé et autres grains, et de mes petits meubles, et je le prie aussi de prendre possession de ma personne et de mes enfans, pour en disposer comme il luy plaira, pendant cette vie, et dans toute l'étendue de l'éternité, c'a esté pour luy faire cette protestation solemnelle en vostre presence que j'ay preparé en son nom ce petit banquet. Cette devotion fut approuvée de toute la compagnie, et le Pere qui estoit present, apres la benediction, leur fit faire une priere au saint Enfant Jesus, pour le supplier d'accepter l'offrande de celte bonne veuve. Elle voulut de plus que deux de ses enfans eussent aussi leur part à cette offrande. Elle manda à ce dessein son petit fils Joseph, âgé de treize ans,nostre écolier en la sixiéme, filleul de Monseigneur nostre Evesque, qui le fait élever dans l'Evéché. Lors qu'il fut arrivé, elle luy fit premierement adorer Nostre-Scigneur en son Image, et luy demanda par apres, en luy monstrant quelques colliers de pourcelaine, en quoy consistent toutes les richesses de la famille, s'il n'estoit pas bien content d'offrir au petit Jesus la moitié de sa part: Tres-volontiers, dit-il. Elle fit la mesme proposition à une fille qu'elle a, et elle en receut la mesme réponse: La dessus, vous me consolez mes enfans, dit-elle, le petit Jesus aura donc pour agreable d'accepter la moitié de ce que nous avons de plus precieux, et trouvera bon que du reste nous en achetions nos petites necessitez.

Le lendemain elle pria le Pere de venir jusques chez elle, et là en presence de ses enfans, elle le supplia d'accepter un beau collier de 4000. grains de pourcelaine pour le petit Jesus, afin d'affermir l'amitié qu'il avoit daigné leur témoigner en choisissant leur cabane pour sa premiere demeure dans la bourgade, et pour le supplier de les regarder toujours comme des personnes, qui, estant toutes à luy par la necessité de leur estre et par les secours continuels de ses graces, s'estoient engagées à luy par une resolution volontaire de leur liberté, pour le servir le reste de leur vie avec plus de fidelité que jamais, le conjurant de ne les point abandonner, et quoy qu'il prit son logis en d'autres cabanes, d'avoir toujours pour eux une Providence particuliere. Le Pere accepta lors le collier, pour ne la point priver du merite de sa liberalité et de sa reconnoissance ; mais quinze jours apres, il l'obligea de le reprendre, à cause de sa pauvreté, l'asseurant que Nostre-Seigneur en seroit aussi satisfait que s'il estoit employé à embellir ses Autels.

Cette image du saint Enfant Jesus, changeant chaque semaine de cabane, en la maniere que j'ay dit, jusques à la feste de la Purification, chacun par une sainte jalousie prenoit plaisir à luy preparer un reposoir toujours plus magnifique, trouvoit de nouvelles inventions pour le garantir de la fumée. Cette devotion fit des biens incroyables par tout; la modestie et la retenue de ceux de la cabane qui jouissoit de ce bonheur, estoit si grande, que pendant ce temps-là, on s'y comportoit à peu pres comme dans une Eglise ; les Saluts s'y faisoient reglément tous les soirs, mesme en l'absence du Pere; les petits aussi bien que les grands y assistoient sans y manquer, et apres les prieres communes, qu'ils recitoient tous à haute voix à l'heure ordinaire, ils chantoient alternativement, les hommes et les petits garçons d'un costé, et les femmes et les filles de l'autre, des Cantiques et des Hymnes en leur Langue, sur le Mystere de la naissance du Fils de Dieu: leur maniere de chanter estoit si agreable et si devote, que les François qui demeurent aux environs, et quelques-uns mesme dans des habitations assez éloignées, les écouloient avec admiration et en étoient touchez. Les plus éclairez d'entr'eux remarquerent un si grand changement dans les familles, qui avoient receu chez elles l'Image du saint Enfant Jesus, que quand ils s'appercevoient de quelque desordre dans une famille, ils souhaitoient aussi-tost et procuroient selon leur pouvoir, qu'on y portât la sainte Image: c'est ce que fit leur Capitaine. Voyant un jour que toutes les remonstrances qu'on faisoit à une jeune femme, pour la porter à se reconcilier avec son mary, ne servoiont de rien, il s'adressa avec beaucoup de simplicité et de confiance au saint Enfant Jesus. Monseigneur, luy dit-il, vous voyez l'opiniastreté de cette femme, faites luy misericorde; ayez, je vous prie, la boulé de choisir sa cabane la semaine prochaine pour vostre demeure, et infailliblement son cœur s'amollira, et elle se remettra dans son devoir. Il declara sa pensée au Pere, et la priere qu'il avoit faite. Elle fut exaucée de Nostre-Seigneur comme il l'avoit esperé. Car le Dimanche suivant, le Pere ayant fait assembler tout le monde dans la Chapelle, suivant sa coustume, pour l'election du lieu, où logeroit le petit Jesus la semaine suivante, le sort tomba heureusement sur la cabane de la jeune femme; et ce qui est encore plus remarquable, c'est qu'ayant esté inflexible jusques alors, et dans un orgueil insupportable, elle parut en un moment toute changée, et qu'elle se remit parfaitement bien avec son mary. Dieu se servit encore pour faire ce coup, d'une autre bonne Chrestienne sa tante, qui luy representa fortement, que si elle n'ostoit au plustost le scandale que causoit son opiniastreté, le saint Enfant Jesus n'entreroit point chez elle, mais qu'on procederoit à sa grande confus'on, à l'election d'une autre cabane plus digne de celuy qui n'ayme que l'humilité, la douceur, la patience et la charité.

S'ils ont une telle confiance d'estre exaucez dans les prieres qu'ils adressent à Nostre-Seigneur et à sa sainte Mere pour obtenir la guerison des maladies spiiituelles, on ne s'estonnera pas de celle qu'ils ont dans leurs maladies corporelles: je pourrois en apporter cent exemples; mais un ou deux suffiront pour finir cet article. Vne Iroquoise Chrestienne promit à la sainte Vierge de visiter sa Chapelle neuf jours consecutifs, et d'y reciter à chaque fois le petit chapelet de la sainte Famille, en faveur d'un de ses enfans fort malade: dés le second jour de sa neuvaine, l'enfant fut parfaitement guery, et vint prier Dieu dans la Chapelle à l'ordinaire avec les autres enfans.

Le Principal Dogique de celle Eglise, ayant aussi son fils en danger de mort, alla trouver le Pere, qui se disposoit à dire la Messe, pour luy dire qu'il ne vouloit plus se servir de tant de remedes pour guerir son fils. J'avois l'esté passé, luy disoit-il, un flux si opiniastre, que tous les remedes ne me pouvoienl donner aucun soulagement, je priay un de vos Peres qui alloit à l'Autel, de demander à Dieu ma guerison, et le mesme jour je fus guery: le mesme arrivera à mon fils, si vous avez la bonté de dire la Messe pour luy. Le Pere Chaumonot luy accorda ce qu'il desiroil, et le mesme jour l'enfant fut aussi parfaitement guery.

Ce bon homme est tout remply de Dieu: ayant eu à son tour dans sa cabane, l'Image du saint Enfant Jesus, qui luy appartenoit en propre, il s'entretenoit dans son interieur continuellement avec luy; et rendant compte au Pere, des bons sentimens qu'il avoit eus pendant qu'il avoitjouy de ce bonheur: J'ay eu, dit-il, la pensée, mon Pere, de faire à l'égard du bon Jesus, à son depart de chez moy, ce qui m'arrive en l'absence de mon fils; vous diriez que mon esprit le suit et l'accompagne par tout, tant je pense souvent à luy; je suis en peine quand il est éloigné de moy, je crains qu'on ne luy fasse quelque mal. Je serois aussi bien fasché que dans les cabanes où Jesus est reçeu en sa sainte Image, il se fist quelque chose en sa presence qui le pust offenser.


Archives du blogue